Médecin formée à Stanford en Californie, scientifique de renom mais aussi vigneronne en Argentine, Laura Catena incarne une voix engagée dans le débat sur le vin et la santé. Quatrième génération d’une famille viticole, fondée en 1902 par son arrière-grand-père italien Nicola Catena, elle partage depuis plus de trente ans son temps entre la recherche, la pratique médicale et le monde du vin.
Au milieu des années 1990, elle crée à Mendoza le Catena Institute of Wine, un centre de recherche reconnu pour ses travaux sur le changement climatique, la diversité génétique de la vigne, le terroir et la viticulture d’altitude, qui compte aujourd’hui plus de trente-cinq publications scientifiques. Guidée par le principe de « l’utilisation de la science pour préserver la nature et la culture », Laura Catena s’attache à mieux comprendre l’origine des grands vins et à valoriser le patrimoine viticole argentin.
Elle s’est récemment imposée dans le débat international sur les liens entre le vin, l’alcool et la santé. Convaincue que le plaisir et la convivialité d’une consommation modérée méritent d’être analysés avec la même rigueur scientifique que les risques, elle a rassemblé ses réflexions et ses références sur la plateforme www.indefenseofwine.com.
Elle considère que « boire un verre de vin, avec un repas simple, en compagnie d’amis et de la famille, est l’un des plus grands plaisirs de la vie »
R.F.O : Pouvez-vous nous résumer les principaux résultats des études scientifiques concernant l’impact de l’alcool sur la santé ?
Laura Catena : Des centaines d’études observationnelles ont montré une association entre la consommation modérée d’alcool et une réduction de la mortalité toutes causes confondues. Des analyses récentes menées par des institutions reconnues, comme les Académies nationales américaines1 (NASEM), confirment une mortalité plus faible chez les buveurs modérés (moins de 1 verre par jour pour les femmes et de 2 verres pour les hommes).
Cette relation est connue sous le nom de courbe en J : la mortalité la plus basse est observée chez les consommateurs de faibles doses d’alcool, et non pas chez les abstinents, mais elle augmente avec une consommation élevée ou en cas de binge drinking (consommation ponctuelle excessive).
La plupart des études ne distinguent pas vin, bière ou spiritueux. Cependant, certaines recherches, y compris récentes, montrent des bénéfices pour la santé plus importants pour une consommation modérée de vin que pour celle d’autres types de boissons alcoolisées. C’est le cas de l’étude de Woods publiée dans The Lancet en 2018 (annexe) et de l’étude d’Ortolà basée sur la UK Biobank2.
Concernant l’impact sur les maladies cardiovasculaires, les mécanismes proposés incluent :
- l’augmentation du HDL-cholestérol (bon cholestérol),
- un effet anti-thrombotique similaire à l’aspirine,
- l’amélioration du contrôle glycémique et la réduction du risque de diabète,
- un effet neurobiologique (diminution de l’anxiété).
Les polyphénols du vin, combinés à ceux du régime méditerranéen, pourraient avoir des effets antioxydants et anti-inflammatoires, ce qui expliquerait le mécanisme cardioprotecteur du vin dans le cadre du régime méditerranéen. Des essais randomisés, comme l’étude Unati (voir encadré) en cours en Espagne, apporteront des réponses supplémentaires.
Concernant les cancers :
Une diminution du risque est observée pour certains cancers chez les consommateurs modérés (thyroïde, rein, sang).
RFO : Comment expliquer la position actuelle de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) basée sur le « no safe level » (aucun niveau de consommation d’alcool sans risque) ?
LC : En tant que médecin et scientifique, je pense qu’il n’existe pas suffisamment de preuves pour imposer l’idée d’un “no safe level » (aucun niveau de consommation d’alcool sans risque), dans les directives générales de santé publique. De nombreuses études publiées dans des revues réputées et évaluées par des pairs ont montré que les personnes qui consomment de l’alcool avec modération ont tendance à présenter une mortalité toutes causes confondues plus faible.
Un article scientifique3 paru en 2025 dans le Journal of Wine Economics conclut également que l’affirmation selon laquelle « aucun niveau de consommation d’alcool est sans risque » n’est pas suffisamment étayée au regard de l’état actuel des connaissances scientifiques. Les institutions de santé publique ont déconseillé toute consommation d’alcool après la publication de certaines études récentes qui suggéraient qu’il n’existe pas de niveau de consommation d’alcool sans risque. Mais les auteurs montrent que ces études médicales présentent plusieurs limites méthodologiques intrinsèques susceptibles de compromettre la fiabilité de leurs résultats, en particulier lorsqu’elles portent sur de faibles niveaux de consommation. Les auteurs révèlent la présence, dans certains articles,de biais de variables omises, d’erreurs de calcul de la consommation d’alcool, l’utilisation de modèles linéaires à la place de modèles non linéaires, l’absence de validation des hypothèses de la randomisation mendélienne, ainsi que d’autres faiblesses possibles.
Je crains que l’OMS n’adopte le « no safe level » davantage comme une stratégie de communication que comme une position fondée sur des données probantes. Je déplore qu’une organisation qui a fait tant de bien dans le monde ait choisi cette voie.
De plus, je m’inquiète du fait que la stratégie de l’OMS consistant à comparer l’alcool au tabac puisse induire les consommateurs en erreur, car elle crée une confusion avec les effets extrêmement nocifs du tabac. En effet, le tabac augmente la mortalité, le risque de cancer et le risque cardiovasculaire dès la première cigarette. C’est une grave erreur pour les responsables de la santé publique de comparer la consommation modérée d’alcool au tabagisme.
Le plaisir et la convivialité liés à une consommation modérée d’alcool ne devraient pas être écartés sans preuves solides de leurs effets nocifs.
Par ailleurs, l’idée selon laquelle la recherche sur l’alcool serait largement financée par l’industrie de l’alcool est fausse : moins de 6 % des études le sont, et leurs résultats ne diffèrent pas de ceux financés par des sources indépendantes.

RFO : Quelle est la perception du risque lié à la consommation d’alcool en Argentine, comparé aux États-Unis ou à l’Europe ?
LC : Je ne peux pas apporter de réponse fondée sur des données à cette question. De manière générale, je constate que les médecins bien formés, et en particulier les cardiologues, comprennent l’association entre une consommation modérée d’alcool et certains bénéfices pour la santé, et ne déconseillent pas la consommation d’alcool chez les patients globalement en bonne santé qui boivent avec modération.
Un médecin ne recommandera toutefois pas de boire dans un but de santé, car il est impossible de prédire si une personne développera ou non un trouble lié à l’usage de l’alcool. La plupart des oncologues accordent une grande importance à la qualité de vie de leurs patients et ne déconseillent pas le fait de boire quelques fois par semaine, avec les repas, de manière modérée (chez un patient pour qui cette pratique fait partie du mode de vie).
Les patients atteints de maladies du foie, souffrant d’autres problèmes médicaux ou prenant certains médicaments peuvent se voir conseiller d’arrêter de consommer de l’alcool.
La confiance envers les gouvernements et les autorités de santé publique est à son niveau le plus bas depuis longtemps, depuis la pandémie. Il me semble donc que de nombreuses personnes choisissent d’ignorer les recommandations sanitaires, y compris des recommandations très importantes et utiles comme celles concernant la vaccination, ce qui constitue certainement une issue défavorable pour la santé publique.
RFO : Comment prévenir les risques à travers la prévention et l’étiquetage ?
LC : Je pense que toutes les caves et tous les établissements qui vendent de l’alcool devraient former leur personnel en matière de vin et santé, ainsi que sur ce qui constitue une consommation modérée. Wine in Moderation est une organisation européenne qui fournit des informations aux producteurs de vin. Je crois que l’ensemble de l’industrie de l’alcool doit travailler beaucoup plus sur ce sujet. J’ai donné de nombreuses conférences à ce propos auprès de groupes viticoles, car c’est un sujet très important.
La proposition d’apposer des avertissements sanitaires sur les bouteilles de vin, soutenue par certains pays européens, notamment en ce qui concerne le risque de cancer (comme proposé en Irlande), me concerne particulièrement. J’envisageais d’arrêter de vendre les vins Catena en Irlande si l’étiquette arrière indiquant que « l’alcool provoque des maladies du foie et le cancer » devenait obligatoire. Je ne crois pas que cela soit vrai et, en tant que médecin, je ne veux pas diffuser de désinformation sur les étiquettes de vin de notre famille.
Je ne serais pas opposée à une étiquette disant que « la consommation excessive d’alcool est associée à un risque accru de maladies du foie et de certains cancers », car cela serait exact.
RFO : Quid des vins désalcoolisés pour modérer sa consommation ? Que pensez-vous du défi « Dry January
LC : Je ne suis absolument pas opposée au « Dry January » ni au « Sober October ». Chacun doit déterminer, par lui-même et avec son médecin, comment rester en bonne santé, et il peut être bénéfique de s’abstenir d’alcool un ou deux jours par semaine, voire pendant un mois, afin d’éviter le développement d’une dépendance.
Je pense que le « zebra striping », qui consiste à alterner des boissons alcoolisées et des boissons sans alcool, est une bonne méthode pour celles et ceux qui souhaitent boire pour célébrer, partager des moments joyeux entre amis et apprécier les accords mets-vins, tout en consommant de l’alcool avec modération.
Cela est d’autant plus important que la consommation excessive d’alcool et le binge drinking sont très nocifs. Si une personne n’est pas en mesure de boire avec modération, son médecin lui recommandera alors de s’abstenir totalement — ce qui est particulièrement difficile pour quelqu’un qui apprécie réellement le vin.
Dans notre domaine viticole, au sein du Catena Institute of Wine, nous produisons des vins sans alcool ou à faible teneur en alcool en utilisant des produits naturels : du verjus et du moût issus de raisins de chardonnay de haute qualité, ainsi que des plantes.
RFO : Le régime méditerranéen peut-il s’imposer auprès des jeunes générations ?
LC : Le mode et la culture de consommation du vin dans le bassin méditerranéen, depuis l’époque des Grecs et des Romains, reposent sur la modération. En effet, les Romains méprisaient ceux qui ne mélangeaient pas leur vin avec de l’eau, car ils considéraient que cela pouvait conduire à l’ivresse. Aujourd’hui, le vin et les autres boissons alcoolisées sont disponibles à des prix très bas, ce qui rend la consommation excessive relativement facile ; c’est un point dont il faut être conscient.
Je pense que le régime méditerranéen, qui peut inclure l’alcool et qui est le régime alimentaire le plus étudié et le plus sain au monde, peut apporter des solutions aux effets délétères des aliments ultra-transformés et de l’obésité. Je suis convaincue que le régime méditerranéen, un modèle alimentaire millénaire reconnu par l’Unesco comme patrimoine culturel, pourrait contribuer à résoudre de nombreux problèmes de santé mentale, cardiovasculaire et globale auxquels l’humanité est confrontée.
1 Nasem : National Academies of Sciences, Engineering, and Medicine. 2025. Review of Evidence on Alcohol and Health. Washington, DC: The National Academies Press.
2 Woods, The Lancet, 2018 (Appendix) and Ortolà study based on UK Biobank
3 Journal of Wine Economics (2025). How much is too much? A methodological investigation of the literature on alcohol consumption and health





