TENDANCE

Quelles évolutions des vins rosés depuis 20 ans ?

Depuis plus de vingt ans, le Centre du Rosé, en partenariat avec l’Union des Œnologues de France, constitue une base de données unique au monde, permettant une analyse approfondie des évolutions des styles des vins rosés. Cette base offre une vision précise des tendances mondiales et régionales, tout en intégrant les enjeux climatiques, sociétaux et techniques qui façonnent aujourd’hui la production viticole. En 2025, l’étude des vins rosés tranquilles présentée dans cet article révèle des dynamiques contrastées : entre stabilité de certains paramètres fondamentaux (comme l’alcool et l’acidité) et transformations marquées (couleur, sucres, choix de bouchage), ces données éclairent les adaptations des vignerons face aux attentes des consommateurs et aux défis environnementaux.
Publié le 15 avril 2026

Par Nathalie Pouzalgues et Aurélie Chevallier – Centre du Rosé

Depuis 2004, l’Union des Œnologues de France fournit au Centre du Rosé une collection de vins rosés, français et internationaux, sans équivalent ailleurs dans le monde. Les analyses réalisées sur ces échantillons constituent une banque de données scientifique qui s’enrichit annuellement et célèbre, cette année, plus de 20 ans d’existence. Ces données, uniques, viennent compléter les informations économiques sur la production et la consommation, collectées par l’Observatoire Mondial du Rosé, piloté conjointement par le Conseil Interprofessionnel des Vins de Provence et FranceAgriMer. En 2025, 572 vins rosés en provenance de 27 pays ont été analysés. Parmi eux, les effervescents ne représentent qu’une faible part de 6 %. Ainsi, les résultats présentés ici se concentrent uniquement sur les vins rosés tranquilles. Le nombre d’échantillons varie selon les pays, la France comptant à elle seule pour la moitié du total. Bien que cette répartition inégale rende délicates certaines analyses statistiques, l’important volume d’échantillons permet néanmoins d’en tirer des conclusions robustes. Ainsi, 93,1 % des vins tranquilles étudiés sont issus du millésime 2024, 3,6 % de la vendange 2023, 0,2 % de la récolte 2022, et 3,1 % sont « non millésimés ».

La concentration en sucres poursuit sa légère diminution dans le monde et en France, bien que des écarts importants persistent selon les pays et les régions. En Provence, une certaine constance est relevée. Comme précédemment observé, les vins rosés secs accentuent leur caractère sec, tandis que les demi-secs, moelleux et doux voient leur teneur en sucres s’atténuer. Pourtant, cette réduction de la douceur n’altère pas la perception gourmande de ces vins. En effet, la richesse et la diversité de leurs arômes, souvent fruités, créent en bouche une illusion de sucrosité, trompant notre palais grâce à une association naturelle entre fruité et impression sucrée. Parallèlement, l’intensité colorante des vins rosés — mesurée par la somme des densités optiques aux longueurs d’onde 420, 520 et 620 nm — continue de décroître en France mais semble se stabiliser en Provence et dans le monde de 2023 à 2025 comme le montre la figure 1. Cependant, en vingt ans, cette intensité, quelle que soit l’échelle d’observation, a été divisée par trois. Le style provençal, caractérisé par sa teinte claire et apprécié par les consommateurs, semble avoir servi de référence, incitant les vinificateurs à affiner la maîtrise de la couleur de leurs vins.

Le taux alcoolique moyen des vins rosés se maintient à 12,67 %, sans fluctuation notableet ce, même dans un contexte où les attentes sociétales poussent à modérer la consommation d’alcool. Pour contrer l’avancement des dates de maturité dû aux changements climatiques, les vignerons anticipent les récoltes, garantissant ainsi cette stabilité. L’acidité totale et le pH restent inchangés, mais une tendance se dessine depuis 2021 : l’acide malique recule, tandis que l’acide tartrique progresse (figure 2), un phénomène observable dans plusieurs régions viticoles, en France comme à l’étranger. Les températures élevées des derniers millésimes ont vraisemblablement favorisé la dégradation de l’acide malique, comme le confirment les études existantes. Pour conserver l’équilibre acide habituel, les professionnels ont donc eu recours à des corrections ciblées, principalement par l’ajout d’acide tartrique, complété ponctuellement par d’autres acides. Ainsi, l’équilibre entre alcool et acidité — pilier de l’identité gustative des rosés — est préservé.

En parallèle, d’autres indicateurs, tels que les teneurs en sulfites, font l’objet d’un suivi rigoureux. Les mesures du dioxyde de soufre total révèlent une légère diminution sur la décennie écoulée, avec une moyenne de 91 mg/L, confirmant une gestion maîtrisée de ce paramètre.

Les échantillons du concours sont examinés dans leurs moindres
détails, jusqu’au packaging. Même si les bouteilles blanches dominent toujours largement le marché, la traditionnelle bouteille bordelaise, jusqu’alors majoritaire, cède progressivement du terrain face à une diversité croissante de formats.

Les données 2025 révèlent également une répartition des types de bouchage : 61 % en liège, 21 % en synthétique, 13 % en capsule à vis et 5 % en verre. Une certaine stabilité du bouchage verre est constatée. En revanche, l’utilisation du liège domine et a augmenté ces dernières années au détriment de celle du bouchon synthétique et de la capsule à vis. Ce constat peut faire écho à une recherche de davantage d’authenticité et de naturel dans les attentes des consommateurs actuels. De plus, la moitié des échantillons de vin étudiés est originaire de France où la tradition du bouchon est bien installée.

Les résultats de cette étude mettent en lumière une filière en mutation, où tradition et innovation coexistent pour répondre aux exigences d’un marché en évolution. Si la tendance vers des vins rosés plus secs, pâles et aromatiques se confirme — portée par l’influence du style provençal et les adaptations aux changements climatiques —, la diversité des profils reste un atout majeur, préservé par des pratiques œnologiques adaptées et une vigilance accrue sur les équilibres fondamentaux. La stabilité de l’alcool et de l’acidité, la maîtrise des teneurs en sulfites, ou encore l’évolution des choix de bouchage illustrent une capacité d’adaptation remarquable, tout en soulignant l’importance de préserver les identités régionales et les typicités. À l’aube de nouveaux défis (climatiques, réglementaires, consommateurs), ces données offrent une base solide pour anticiper les orientations futures du vin rosé, entre uniformisation des attentes et richesse des expressions de terroirs. Une équation complexe, mais passionnante, pour les années à venir.

Par Nathalie Pouzalgues et Aurélie Chevallier – Centre du Rosé