Marie-Hélène Schaaper a grandi près de Bordeaux, entourée de vignes et de vignerons. Sa vie professionnelle s’est déroulée à Bordeaux, depuis ses études jusque dans ses plus belles missions. Depuis 2026, elle préside l’Union régionale des Œnologues de Bordeaux Sud-Ouest. Les vendanges ont été son premier travail. C’est là qu’elle se découvre une passion pour la cave et les odeurs de fermentation, cette émotion sensorielle ne la quittera plus. En faculté de biologie dans les années 80, elle se projetait dans l’agroalimentaire, mais l’œnologie avait le vent en poupe. Elle décide de suivre la mode et sa bande d’amis. La suite est faite d’amitiés et d’opportunités, entre les études, la formation, la production, et de courses à pied.
Avant de rejoindre la formation au Diplôme National d’Œnologue, Marie-Hélène Schaaper ignorait tout de la production. Elle imaginait le vin, un peu comme un parfum qu’on crée de A à Z. Elle découvre alors l’œnologie et ses fondements scientifiques, des connaissances théoriques qu’elle enrichira constamment grâce à son expérience pratique et à des formations continues. Diplômée en 1988, elle complète sa formation l’année suivante avec un DESS Gestion Marketing à l’Institut d’Administration des Entreprises de l’Université de Montpellier. En jeune sportive accomplie, Marie Hélène s’est mise à la course à pied, une activité sportive qu’elle pratique depuis régulièrement et en toutes circonstances. En 1990, elle part dans le Loir-et-Cher pour une mission en Chambre d’agriculture à Blois. Malheureusement, le millésime 1991 a gelé sur pied. C’est l’occasion pour Marie-Hélène de revenir à Bordeaux. Elle vise un Mastère « Gestion des domaines viticoles » à Bordeaux Sciences Agro (Enita), qui sera validé en 1992. Sans le savoir, cette inscription jettera les bases de son destin. Elle y fait la connaissance de Michel Rolland qu’elle suivra pendant des années.
Michel Rolland, instructeur et mentor…
Michel Rolland, vinificateur de génie et dégustateur hors pair, a embauché Marie-Hélène comme maître de chai pour trois de ses clients. Sous sa tutelle, elle exécutait ses consignes avec diligence. Lors d’un voyage aux États-Unis, elle l’a observé face à une quarantaine d’échantillons, prêts pour les assemblages. « Il y avait deux millésimes à imaginer, le précédent et celui en cours, il a tout dégusté avant d’élaborer son assemblage. Les autres winemakers ont proposé les leurs. Toutes les solutions ont ensuite été présentées à l’aveugle. Quelle que soit la position des flacons, Michel retrouvait systématiquement le sien. » Marie-Hélène, jeune œnologue, mesurait la chance qu’elle avait de l’accompagner dans ses déplacements. Elle apprenait et elle notait en silence. Mais où qu’elle soit, soir ou matin, elle chaussait ses tennis et courait.
…Michel Rolland, précurseur à la vigne comme en cave
Pionnier à la vigne, il a été le premier à effeuiller ou à éclaircir pour mieux maitriser et pousser les maturités. « À l’époque, on se réjouissait d’atteindre 12 ou 13 % d’alcool ; il a révolutionné nos pratiques », et les grandes propriétés se l’arrachaient. « Ses » vins étaient encensés par la presse et dominaient le marché. « On saignait systématiquement les cuves et on bouleversait l’élevage. Beaucoup de vignerons voulaient faire des essais avec lui. Si ça marchait, c’était le jackpot et ça marchait le plus souvent. On était prêt à innover parce que c’était lui ! » Travailler à ses côtés était une expérience enrichissante. « Il comprenait la vigne et le vin et il donnait l’impression que c’était naturel. C’était un privilège de le suivre car il expliquait tout ». Au bout de sept années, Marie-Hélène commence à regarder par-dessus l’épaule de son « professeur ». L’indépendance la démange, elle voudrait faire ses propres armes. Elle lui en fait part. Grand seigneur, il l’aide dans sa transition et lui trouve son premier contrat. En 1999, elle commence une carrière de conseil auprès d’un négoce qui produit une large gamme de bordeaux, du générique aux appellations communales. Pendant son rare temps libre, elle court toujours.
Un détour par l’étranger
En 2007, Marie-Hélène Schaaper suit son mari au Liban. Arrivée sur place, la vie lui offre une nouvelle opportunité avec un projet en Virginie aux USA. Elle participe à la création d’un domaine sorti ex-nihilo d’un terrain déboisé et planté depuis peu. Contraints par des moyens limités ou absents, elle et son équipe doivent faire preuve d’ingéniosité pour vinifier. « Il n’y avait rien, il fallait tout inventer, c’était le système B des vinificateurs. On aurait pu écrire un livre sur nos solutions », se souvient-elle. L’invention est stimulante, toutes les connaissances de l’œnologue sont sollicitées, Marie-Hélène jubile. Mais la seconde année le propriétaire ouvre les cordons de la bourse qui semble inépuisable. Un chai ultra moderne sort de terre tout équipé de matériel français. Se profile alors le retour à Bordeaux en 2010, juste à temps pour une vinification en chai qui se présente au Château Tour des Combes de Saint-Émilion. Elle reprend la course avec ses amis.

À la découverte de l’analyse sensorielle
En 2010, elle rencontre Sophie Tempère à l’Institut Scientifique de la Vigne et du Vin (ISVV) de Bordeaux. La chercheuse mène une recherche sur l’analyse sensorielle et cherche une assistante afin de développer ses travaux de thèse. Cette rencontre ouvre à Marie-Hélène une nouvelle dimension de l’œnologie. Elle s’immerge dans cette approche de la dégustation, découvrant les subtilités de l’odorat et du goût, les tests permettant de les mesurer et de les comprendre. Sophie Tempère vient d’une école de parfumerie et s’intéresse en particulier au système olfactif. « Elle ne travaille pas sur le produit mais sur le dégustateur. Son objectif est de comprendre ses réactions, ses sensibilités et de nombreux autres aspects jusque-là méconnus. Par exemple, ses recherches ont révélé que le trichloroanisole (associé au goût de bouchon) obstrue temporairement les voies nasales, et que les individus retrouvent leur odorat plus ou moins vite. Elle applique des méthodes de dégustation très strictes, parfaitement reproductibles et quantifiables. » Marie-Hélène décrit Sophie Tempère comme « une scientifique aimable, douce, extrêmement compétente, attachante et profondément humaine ». Les connaissances qu’elle a acquises auprès d’elle influencent profondément ses dégustations, qu’il s’agisse de participer à des jurys de concours ou d’enseigner. Elle perçoit les dégustateurs sous un nouveau jour et s’efforce constamment de transmettre ces enseignements sur les variations de sensibilité.
Mise en pratique des nouvelles compétences
En 2015, le syndicat de L’Alliance des Crus Bourgeois du Médoc recrute Marie-Hélène pour le classement des domaines et des vins. Le travail commence avec l’examen des dossiers. Les propriétaires répondent à un questionnaire approfondi sur leur domaine, leur production, l’élaboration des vins et leur marché. Après vérification des déclarations, l’œnologue se rend sur le terrain pour faire un audit de chaque propriété. La mission sera renouvelée une fois. Dans le même temps, le syndicat de défense de l’appellation Saint-Émilion sollicite également ses services pour la révision du classement en Crus. Marie-Hélène a pu mener à bien ces missions complexes grâce à sa « formation supplémentaire » acquise lors de son séjour à l’ISVV. L’œnologue se spécialise dans la gestion de propriétés autant que dans la réalisation de projets œnologiques.
Quand la course mène au marché du vin
Ils sont quatre amis à se retrouver régulièrement pour s’entrainer à la course à pied. En 2021, tous confrontés à un arrêt de travail involontaire, ils s’inventent un projet. « Nous avons découvert que nous étions très complémentaires d’un point de vue professionnel. À nous quatre, nous avions les compétences nécessaires pour faire tourner un domaine viticole », explique Marie-Hélène. Trop occupés par leurs emplois respectifs, ils jugent impensable de s’installer vignerons mais trouvent une alternative bien sympathique : un micro-négoce. « On se voit tous les mardis au stade, poursuit Marie-Hélène, et grâce à notre groupe WhatsApp, tout le monde est informé en simultané. La première année, nous avons trouvé une propriété nous fournissant les quatre cépages blancs de Bordeaux, nous avons suivi les vinifications puis fait notre propre assemblage, ensuite nous avons trouvé un autre partenaire pour le chardonnay ». Et ainsi de suite puisque les ventes suivent. À ce jour, bon an mal an, le budget s’équilibre. Et les quatre complices courent toujours.







