CONFÉRENCES

« Element’terre mon cher carbone »

Au cœur des enjeux climatiques et environnementaux, la Matinée des Œnologues de Bordeaux, qui s’est tenue le 21 mars 2025 à Bordeaux, a été l’occasion d’échanges fructueux sur le rôle du carbone dans les sols, à la vigne, au chai, jusqu’à la bouteille et les solutions pour réduire l’empreinte carbone de la filière.
Publié le 1 juillet 2025

Par Nathalie Sibille (Bordeaux – Sud-Ouest)

L’intervention de Battle Karimi, directrice scientifique du bureau d’études Novasol de Dijon, a mis en lumière le rôle majeur des micro-organismes du sol, notamment les champignons et les bactéries, dans de nombreuses fonctions telles que la minéralisation de la matière organique, la productivité végétale, la barrière aux pathogènes, la résistance à la sècheresse et la stabilité structurelle des sols. Les résultats présentés dans le cadre du projet de recherche Ecovitisol portant sur l’impact des pratiques viticoles (156 parcelles réparties sur 3 territoires de Bourgogne) montrent que certaines pratiques viticoles comme la restitution des sarments, l’absence de travail du sol, l’enherbement inter-rang avec des engrais verts, favorisent la diversité et la biomasse microbienne.

Celien Durney, doctorant en biologie végétale (Inrae et Hennessy – Dijon), a montré que l’apport en matière organique stimule l’activité microbienne du sol et favorise l’accumulation et la séquestration du carbone. Les pratiques de non-labour et d’enherbement renforcent les interactions bénéfiques entre les racines de la vigne et les microorganismes du sol. Parmi eux, les champignons mycorhiziens à arbuscules sont particulièrement importants car ils améliorent la nutrition hydrominérale et augmentent la tolérance des plantes aux stress biotiques et abiotiques. Il est démontré que les pratiques agroécologiques ont un effet positif sur la diversité des micro-organismes associés aux sols et aux racines de la vigne.

Depuis la révolution industrielle, la concentration en CO2 atmosphérique est passée de 280 ppm à près de 420 ppm soit une augmentation de 50 %. Selon les projections, la concentration en dioxyde de carbone atmosphérique pourrait atteindre entre 550 et 1000 ppm d’ici la fin du siècle. Cette augmentation a des répercussions sur la fertilité des bourgeons, le développement phénologique, la gestion de l’eau la photosynthèse et la composition des baies de Vitis Vinifera, précise Cyril Abadie, maître de conférences à l’université de Bordeaux (UMR EGFV, ISVV).

Bien que l’élévation du CO2 stimule la photosynthèse et améliore l’efficacité de l’utilisation de la ressource en eau, ces effets ne se traduisent pas nécessairement par une meilleure qualité des raisins. Une augmentation de la biomasse peut perturber la répartition des sucres, des acides aminés, acides organiques et nutriments affectant ainsi leur potentiel œnologique. De fortes concentrations en CO2 associées à un stress thermique induisent une accélération de la maturation des raisins favorisant l’accumulation de sucres et la dégradation de l’acide malique et une désynchronisation par rapport à la maturité phénolique.  L’effeuillage, l’éclaircissage et une gestion optimisée de la fertilisation pourraient atténuer les effets associés aux variations de CO2. Comprendre l’effet de l’augmentation du CO2, associé à des épisodes de stress hydriques et thermiques, est important pour pérenniser la qualité des vins bordelais face au changement climatique.

Un déficit hydrique modéré de la vigne pendant les périodes pré-véraison et maturation joue sur la qualité et le rendement des vins rouges et constitue une composante importante de l’effet terroir. La discrimination isotopique du carbone est une méthode d’analyse des mouts fiable et peu couteuse qui fournit une évaluation a posteriori de l’état hydrique des vignes pendant la période de maturation et qui tient compte de l’ensemble des facteurs agronomiques et climatiques de l’année, explique Cornelis van Leeuwen, professeur Bordeaux Science Agro, ISVV.

 Elle permet de cartographier l’état hydrique au niveau du parcellaire qui dépend de la réserve utile des sols et de la topographie.

La vinification et l’élevage des vins sans sulfites constituent un défi majeur, l’absence de sulfites peut affecter significativement les composés aromatiques et phénoliques.

L’étude présentée par Michael Jourdes, maître de conférences à l’université de Bordeaux et par Pierre Lavau, co-président de la commission technique des Vignerons Bio Nouvelle-Aquitaine, examine l’impact de l’oxygène dissous et du dioxyde de carbone selon des modalités différentes.

Le CO2 dissous exerce un effet limitant sur la dissolution de l’oxygène au cours de l’élevage réduisant ainsi l’oxydation des composés phénoliques.

 L’élevage avec ajout de CO2 contribue à la préservation du profil sensoriel du vin bien que cet effet demeure plus modéré que celui du SO2. La concentration optimale de CO2 dissous lors d’un élevage en barrique en conditions réelles est située entre 800 et 1200 mg/l.

Claudia Nioi, maître de conférence à l’université de Bordeaux a présenté l’intérêt de la valorisation des lies de vin blanc. Grace à des procédés innovants éco-responsables tels que l’extraction avec des solvants verts ou l’utilisation de technologies membranaires, iI est possible d’obtenir des molécules bioactives, mannoproteines, glutathion, polyphénols, nutriments pour les bactéries…, capables de remplacer des additifs traditionnels comme le SO2. Cette approche circulaire permet de réduire les déchets et d’optimiser le bilan carbone, tout en s’inscrivant dans une démarche de durabilité et d’innovation.

Cette matinée a été clôturée par l’intervention captivante de Gérard Liger-Belair professeur et directeur de l’équipe Effervescence de l’université de Reims Champagne-Ardenne, qui a présenté les facettes visibles et invisibles de la bulle de champagne comme une flânerie scientifique dans le monde fascinant des gaz dissous, des changements de phase et des fluides en mouvement.

Par Nathalie Sibille (Bordeaux – Sud-Ouest)