Les vignerons bourguignons sont en première ligne face au changement climatique. C’est ce que constate Laurent Delaunay, co-président du Comité des Vins de Bourgogne. Vigneron depuis 35 ans, il l’a vécu de l’intérieur. En Bourgogne, les problématiques qui remontent aujourd’hui du terrain sont pour 70 % liées à ce dérèglement. Il ne faut pas seulement s’intéresser à ses conséquences en travaillant l’adaptation au changement climatique, il est nécessaire d’investir sur les causes du problème.
Pour Laurent Delaunay, « L’aura et la réputation de la Bourgogne nous obligent. Notre plan filière sur le carbone est la traduction moderne de la culture des Climats en Bourgogne, centrée sur l’Homme et le savoir-faire. Nous avons un devoir de sobriété, à l’image de l’architecture cistercienne, qu’il faut allier avec l’excellence. Et c’est le propre du vigneron de s’adapter en permanence. »
Pour atteindre ses objectifs, le Comité des Vins de Bourgogne fut l’une des premières interprofessions à se doter d’un calculateur carbone, WinePilot. Mis à la disposition des domaines et maisons de Bourgogne, cet outil en ligne les accompagne dans la réalisation de leur bilan carbone et la mise en place d’actions pertinentes pour diminuer leurs émissions de gaz à effet de serre (GES).
Mais concrétiser une ambition collective en une démarche individuelle demeure délicat.
Des démarches simples et efficaces pour fédérer
Pour obtenir l’adhésion du plus grand nombre, les intervenants de la table ronde ont souligné que réduire l’impact carbone induit toujours des bénéfices environnementaux plus larges. « Quand on s’interroge sur les activités moins consommatrices d’intrants ou des pratiques agroécologiques, on a un effet immédiat sur le carbone, mais aussi sur la qualité des sols, sur la biodiversité », a indiqué Didier Livio, co-fondateur de WinePilot.
Simplifier la démarche est aussi une nécessité. « Réaliser un bilan carbone avec WinePilot, c’est 30 minutes si on a rassemblé les données en amont. Avec cette version simplifiée, on obtient une empreinte carbone robuste et individuelle. C’est largement suffisant pour engager l’action », a ajouté Didier Livio.
« Pour faire bouger un maximum de monde, il faut privilégier des actions simples et concrètes », a poursuivi Nicolas Daspres de Terra Vitis. « Se concentrer sur quatre ou cinq actions suffit en général pour obtenir des effets très positifs sur sa trajectoire carbone. »
Et le bilan carbone, avec ses résultats chiffrés, met clairement en évidence les actions les plus efficaces sur lesquelles les professionnels peuvent concentrer leurs efforts.
L’importance du poids des bouteilles en verre
« Il faut se méfier des idées reçues », a ajouté Didier Livio. « On pense souvent à l’impact de l’énergie et du transport. La filière vin n’imaginait pas que la bouteille à elle seule représenterait 40 % de son bilan carbone, et pourtant ! ». Seule l’étape d’évaluation, indispensable, permet de mettre en place une stratégie pertinente et efficace.
Nicolas Daspres a complété ce propos en partageant son expérience au sein du consortium international Sustainable Wine Roundtable (SWR), qui réunit plus de 140 organisations de la filière vin, à la fois producteurs, fournisseurs et distributeurs.
Les membres du SWR se sont rapidement posé la question du poids des bouteilles. Les distributeurs pensaient que les producteurs n’étaient pas prêts à les alléger, les producteurs considéraient que les revendeurs ne voulaient pas de bouteilles légères… Ensemble ils se sont engagés à abaisser le poids des bouteilles de vin tranquille à 420 g, avec à la clé une amélioration des conditions de travail pour les acteurs de la filière. « Vous allégez une bouteille de 80 g, vous portez plusieurs dizaines de kilos en moins par palette », a constaté Nicolas Daspres. « La majorité des vignerons porte les cartons. Et les cavistes, comme les distributeurs, veulent aussi réduire la pénibilité du travail. ».
Selon Didier Livio, le sujet de la bouteille illustre l’importance du collectif. « Si le Comité des Vins de Bourgogne pèse sur les verriers pour que les choses bougent et si le collectif des interprofessions françaises fait de même, on a des chances que ça avance plus vite. La réussite repose sur une articulation étroite entre collectif et terrain. L’interprofession permet de simplifier les approches, de mutualiser les outils et de lever les freins structurels ».
« D’autre part, le collectif est important car il y a toujours débat autour de ces questions », poursuit Didier Livio « Lorsque des arbitrages scientifiques ou techniques sont nécessaires, le pôle technique de l’Interprofession spécifie un certain nombre d’impacts qui seront différents en Bourgogne, en Champagne, à Cognac ou dans la Loire, parce que les sols ne sont pas les mêmes, parce que le climat n’est pas le même, parce que les pratiques ne sont pas les mêmes. Et cette spécification des impacts permet de coller à la réalité du terrain. Et quand on dit à un vigneron bourguignon : voilà les pratiques que tu peux mettre en œuvre et voilà les impacts, ce sont bien les siens. Être en phase avec un professionnel et lui apporter des informations précises, c’est la clé pour l’embarquer. »

Quel financement pour la décarbonation ?
Dernier enseignement de la table ronde : la réussite du plan de décarbonation repose aussi sur son financement. Le secteur bancaire a dû s’adapter. « Un banquier, c’est un homme de chiffres, pas un homme de carbone », a prévenu Laurent Perno du Crédit Agricole Transition. « Comprendre les projets de transition suppose donc une phase d’apprentissage. Il faut revoir nos pratiques, en allongeant par exemple les horizons de financement. Des projets qu’on finançait sur cinq à sept ans historiquement, peuvent aujourd’hui être financés sur dix ans. Si ça permet de les réaliser, eh bien faisons-le ! ».
De nouveaux outils accompagnent cette évolution : prêts verts, prêts à impact avec bonification selon la trajectoire carbone, ou encore montages innovants. L’objectif est clair : lever le frein du coût initial et « enrichir la capacité à faire ».
Cette transformation se traduit aussi dans l’analyse du risque : un domaine qui ne s’engagerait pas dans une trajectoire durable risquerait-il à terme des problèmes financiers ? « Aujourd’hui, les éléments financiers ne sont plus les seuls à être pris en compte », a souligné Laurent Perno. « La trajectoire environnementale devient un critère structurant, avec une conviction forte : certains marchés se fermeront si votre produit n’est pas à ce niveau dans deux, trois, cinq ans ». Si ce critère n’est « pas encore discriminant », la tendance est là. Pour les banques, l’engagement dans une démarche plus vertueuse pourrait à l’avenir devenir nécessaire à l’obtention d’un prêt.
Une nouvelle méthodologie nourrie par les retours terrain
Pour parvenir à ses objectifs, le Comité des Vins de Bourgogne a mis en place une méthodologie innovante avec GreenFlex (entreprise partenaire du développement durable).
Il a d’abord réorganisé son bilan carbone par métiers : viticulture, vinification, conditionnement et transport. « Chaque adhérent peut ainsi identifier les enjeux et se les approprier », a indiqué Alix Guigon de GreenFlex, et de poursuivre : « Le bilan a également été simplifié pour se concentrer sur ce qui compte. L’enjeu n’est pas d’avoir un bilan carbone exhaustif, mais de décider sur quoi on va pouvoir travailler dans un second temps ».
La trajectoire des vins de Bourgogne a aussi été retravaillée, nourrie par les données issues de WinePilot, véritable observatoire interactif des pratiques, mine de données inédites traduisant la réalité des exploitations bourguignonnes. Cette granularité permet de construire la nouvelle trajectoire de bout en bout, sur des bases solides, avec des indicateurs de terrain suivis en temps réel, et des objectifs de pilotage cohérents et accessibles.
Évaluation de solutions : HVO, électrification, fret ferroviaire, recyclage…
Le bilan carbone traduit par métier montre par exemple qu’en viticulture, plus du tiers des émissions de gaz à effet de serre est lié à la consommation de GNR (gazole non routier). WinePilot permet d’évaluer précisément les volumes consommés et donc de travailler sur une trajectoire adaptée qui prévoit dans le temps un remplacement partiel du GNR par le carburant alternatif HVO (hydrotreated vegetable oil – huile végétale hydrotraitée) et l’électrification d’une partie du parc de véhicules.
Grâce à WinePilot, les modes de transport utilisés par les entreprises sont connus, les impacts de l’arrêt de l’aérien ou du report d’une partie du fret sur le ferroviaire peuvent ainsi être évalués au plus juste, avec des objectifs réalisables, ancrés dans le réel des entreprises.
Pour le conditionnement, cette nouvelle version du bilan carbone montre qu’alléger les bouteilles et utiliser plus de bouteilles recyclées permet de doubler la mise. Dans Winepilot, les professionnels renseignent les taux de calcin (verre recyclé) de leurs contenants, information introuvable ailleurs. Et grâce à cet outil, on constate qu’augmenter le taux d’incorporation de calcin à 85 % peut être aussi performant pour réduire les GES qu’alléger ses bouteilles !
La méthodologie se concentre sur ce qui est de la responsabilité des vins de Bourgogne, mais la trajectoire qui en découle n’est pas hors sol. Elle intègre dans ses calculs les évolutions que les vins de Bourgogne ne maitrisent pas : électrification des fours chez les verriers ou des véhicules en France, dynamique des énergies renouvelables…
« On peut affirmer que l’enjeu est bien celui de l’efficacité et du pragmatisme, à la fois dans l’intention, la mesure et la réalisation », a conclu Laurent Delaunay lors de la table ronde « Regardons là où nos moyens vont avoir le plus de résultats ».
Les vins de Bourgogne se sont donné les moyens de suivre cette stratégie tournée vers l’avenir.





